faire des trucs...

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Le lit avec ses piles de livres désordonnés, le bureau vomissant des notes presqu’illisibles, ne bougent pas d’une visite à l’autre.

Il y a un silence, j’ouvre ma valise, je pose mon manteau.

Je garde mon écharpe.

Je lutte contre la fenêtre pour l’ouvrir, combien de temps qu’on s’est promis de la réparer ?

Elle me donne une tasse, j’allume une cigarette.

Les mêmes gestes, toujours.

« Je suis contente que tu sois rentrée »

L’ange de la Bastille dissipe la fumée, par la fenêtre

« J’avais envie de te voir ».

Les voitures se poursuivent, quelques motos font gronder les rues.

A cet instant, on est d’accord, à cet instant je suis revenue.

Elle m’enlace et se blottie dans mon dos.

J’allume une deuxième cigarette et me retourne pour sentir son petit corps sur mon ventre.

Elle entr’ouvre la bouche et fume à ma place.

Mon bras dans son dos, son menton sur mon épaule,

tandis que j’enfouie mon visage dans ses boucles brunes.

Elle sent la cannelle, un peu comme le vin chaud.

Elle sent le tabac blond et la vanille.

Je n’écoute jamais ses premières phrases.

Elles résument la vie de ceux qui sont restés ici,

ceux qui se sont séparés, ceux qui se sont rencontrés.

Qu’importe, je suis arrivée. Et moi, je suis aimée.

Le dos sur le garde corps, dur et froid, j’écoute Paris s’étendre en bas.

« Dis on sort ? »

On dine toujours dehors le premier soir. J’ai besoin de lumière, j’ai besoin de voir du monde.

Comme l’impression que je dois montrer à tous qu’elle n’est plus seule,

 Ré apprivoiser les rues, reprendre le rythme.

Je prends sa main en refermant la Grosse Porte Verte.

 

 

 

On s’installe dans un bar bruyant, on n’a pas besoin de s’entendre. On a besoin de se voir.

De se toucher pour renouer le contact, alors on danse. trop près, trop entre nous pour que qui que ce soi s’interpose. Nos corps reprennent leur rythme, nos pas s’accordent tandis que nos mains se frôlent et finalement s’agrippent dans une chorégraphie complexe.

Combien de fois aurons nous danser ainsi dans la nuit parisienne, avec ou sans public ?

Combien de nuits encore nous faudra t il pour que nos gestes perdent l’étrange familiarité déconnectée qui les animent ?

Quelques phrases avalées par la musique, puis : « on sort ? je ne t’entends pas ! » J’ai crié. Elle s’arrête, attrape mon bras et me tire vers la rue. Elle reprend les nouvelles, cette fois je note mentalement les sujets devenus trop sensibles pour être abordés en public, je note qui je ne verrai plus. Ses yeux parcourent chaque détails, de mon visage, de mes mains, de la rue. Bilan insupportable des changements qui nous séparent.

J’écoute le flot des vies où je ne suis pas, plus, où j’aimerais revenir parfois. J’observe la rue, j’ai un peu froid, je n’entends plus. On change de lieu, un restaurant presque silencieux, un japonais étrange où les tables sont séparées par des paravents.

« et toi, tu vas bien ? »

Je suppose que si je suis revenue c'est que non.

« oui »

Elle me sourit, une de ces grandes hypocrisies blanches qui trahissent la compréhension.

Elle sait que je lui mens mais elle l’accepte. On verra plus tard.

On finit par rentrer, j’ouvre. Ma clé tourne toujours sans soucis. Les escaliers sont plus simples à monter quand j’ai un peu bu. En 5 minutes on est en pyjama sur le lit entre des piles de livres universitaires et de vieilles BD pulp. Sa tête au creux de mon épaule. petit poids de rien. mon bras roulé autour d’elle, nos corps à 45 degrés. On parle de nos études, on parle de nos amants. Je baisse le ton de ma voix, un peu plus grave je sais qu’elle la berce. au bout d’un moment elle ne répond plus. les yeux clos, ses lèvres entrouvertes. elle grogne un peu. elle souffle.

Elle dort profondément, je n’ai plus d’impact sur elle. Je n’ose plus bouger. je fixe le plafond, blanc. trop blanc. trop gris dans la nuit bleu violette de la ville.

Je lui raconte doucement tout ce que je ne veux pas qu’elle entende. J’aime lui parler d’elle quand elle n’est pas tout à fait la. Je lui confie combien elle me manque, la longueur du trajet et des semaines. Je lui dit qu’elle est belle, qu’on a encore 17ans. Je lui parle du passé comme si je n’étais jamais partie. Je lui parle toute la nuit.

 

fin-mai 18

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